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Gandhi aujourd'hui
2 octobre –
Journée internationale de la non-violence
Peu de
gens ont autant marqué le 20ème siècle sur le plan
social et politique que le Mahatma Gandhi (1869 -
1948). Avec la stratégie non-violente développée en
Afrique du Sud au cours des 20 premières années de
sa carrière comme avocat, il a pu mobiliser toute
l'Inde et la conduire à l'indépendance. Il a offert
au monde un nouvel instrument de lutte politique, la
non-violence, comme alternative à la violence et à
la guerre. Surmonter l'injustice sans verser de
sang, résoudre les conflits sans victimes et
destruction, voilà un immense trésor et un espoir
pour un monde en paix.
La
résistance non-violente est efficace
Le
gouvernement colonial britannique d'alors n'hésitait
pas à utiliser la violence, et n'était donc pas
aussi «civilisé» qu'on a voulu le faire croire. En
1919, le général Dyer ordonna de tirer dans la foule
lors des manifestations de masse: 379 personnes
furent tuées et plus de mille autres blessées.
D'autre part dans ses débuts Gandhi eut aussi à
affronter des partisans de la violence à l'intérieur
de son mouvement. Il réussit grâce à sa stratégie
géniale à les intégrer dans ses campagnes. Le
satyagraha - «fermeté dans la vérité» comme il
appelait sa nouvelle stratégie - n'est pas non plus
né de la mentalité dite «paisible» de l'Orient,
comme beaucoup le croient. L'Inde comme l'Asie en
général ont connu maints excès et éruptions de
violence, autrefois comme aujourd'hui.
La
découverte la plus importante de Gandhi fut que la
force spirituelle ou psychique est plus forte que la
violence. Normalement la violence provoque encore
plus de violence, la spirale ne s'arrête plus. La
force de la vérité, qui cherche le bien, lui est
infiniment supérieure. Car chaque homme - même le
malfaiteur - cherche à faire ce qu'il juge être le
meilleur selon son optique, même s'il utilise la
violence. Quand la personne non-violente s'oppose à
l'injustice en renonçant à la violence ou à la
menace, et en acceptant les conséquences de ses
actes, la chaîne de la violence est rompue. Une
nouvelle issue devient possible.
La
politique actuelle de course aux armements et
d'équilibre de la terreur sur le plan mondial semble
dater de l'âge de la pierre en comparaison. La lutte
contre le terrorisme en combattant la violence avec
encore plus de destruction ne fait qu'augmenter le
nombre de terroristes. La non-violence par contre
refuse de voir l'adversaire comme un ennemi et à
identifier la personne avec le mal qu'elle commet.
Au contraire, elle réalise que les oppresseurs aussi
sont prisonniers de leurs peurs, sont captifs de
leurs erreurs et de leurs rôles injustes. Il s'agit
donc de libérer non seulement les opprimés, mais
aussi les oppresseurs. Cela se fait au mieux non pas
par la menace, mais par un courageux acte de
sacrifice. L'acceptation volontaire des sanctions
transforme la non-violence en une force dynamique,
qui peut ouvrir les yeux des adversaires, gagner des
sympathisants et créer un large mouvement. La
non-violence est une chance - aussi à l'heure
actuelle!
La
non violence active attaque les racines de la
violence
Gandhi
était révolutionnaire dans sa vision de la société.
Il était parfaitement conscient que l'indépendance
de l'Inde, sans structure démocratique, sans
autonomie économique, sans acceptation mutuelle
entre hindous et musulmans et sans égalité avec les
défavorisés (les «intouchables»), n'amènerait pas
vraiment à la liberté. C'est pourquoi il s'opposa
farouchement à la partition de l'Inde - devinant les
massacres qui allaient se passer. C'est pourquoi il
accueillit des intouchables dans son âshram et prit
ainsi le risque que des mécènes influents lui
refusent leur soutien. Bien avant Johan Galtung,
Gandhi avait une définition large de la violence,
qui s'attaquait aux causes: la pauvreté, la misère,
le désespoir, la dépendance et l'ignorance.
« Que
pensez-vous de la ‹civilisation européenne›? » lui
demanda un jour un journaliste, « je pense que ce
serait une très bonne idée! » répondit Gandhi. Il
osait toucher aux conventions sociales profondément
enracinées et remettre en question les inégalités de
la société de son temps. Il avait le courage
d'écouter sa «petite voix intérieure» au lieu de se
conformer à l'opinion publique - ce courage civil
habite ceux et celles qui suivent leur pensée en
toute indépendance. Ces personnes peuvent affronter
l'abus de pouvoir et une politique inhumaine, comme
l'histoire récente le montre.
Le
programme constructif
Gandhi
soulignait souvent que la non-violence marche sur
deux jambes: d'un côté la résistance non-violente
contre l'injustice, et d'autre part l'édification
d'une société neuve et alternative. C'est ainsi
qu'il élabora son «programme constructif» pour son
pays agraire, l'Inde. Il se basait sur le
développement de villages autonomes et autarciques.
Suivant les idées du philosophe John Ruskin, il
demandait pour les millions de pauvres villageois le
droit, mais aussi le devoir d'avoir un travail.
Chaque être humain doit contribuer avec ses propres
mains à produire ce qui est nécessaire aux besoins
fondamentaux : la nourriture, les habits, un toit.
Le rouet devint son symbole. En faisant la promotion
du travail manuel, Gandhi a poursuivi plusieurs
buts : le travail manuel donne à chaque personne
dignité et valeur, il fournit des produits
nécessaires et diminue la dépendance aux autres. Et
si la plupart des gens produisaient de leurs propres
mains ce dont ils ont besoin, on pourrait renoncer à
un grand nombre d'entreprises qui exploitent leurs
employés et imposent un travail monotone. De plus la
production locale est plus écologique et à mesure
humaine, parce qu'elle permet la participation
démocratique de la population à sa gestion.
Bien
sûr, une telle conception économique du
développement est en contradiction avec le modèle
économique néolibéral actuel et semble être
totalement dépassée. Mais en face d'un monde
toujours plus technicisé, face à un clivage toujours
plus profond entre riches et pauvres, serait-il
possible que cette vision offre une solution globale
aux problèmes du chômage, de la pauvreté, de
l'exploitation et de la destruction de
l'environnement? Réduire ses propres besoins à
l'essentiel permettrait de fournir à tous les hommes
les moyens d'une vie décente - et en même temps
respecterait notre environnement. Selon la formule
de Gandhi : « Il n'y a pas assez de ressources pour
l'avidité des gens, mais assez pour leurs besoins
essentiels ». «Small is beautiful»: ce slogan est
plus actuel que jamais!
Dans
notre époque de surexploitation des ressources
naturelles, l'idée gandhienne d'une "propriété
fiduciaire" pourrait montrer un nouveau chemin. Les
ressources naturelles ne sont pas la propriété
absolue de l'homme, elles lui sont prêtées comme à
un agent fiduciaire, qui jouit de leurs fruits, mais
qui prend soin de les garder intactes pour les
redonner aux générations futures. Une telle
compréhension pourrait permettre un nouveau
comportement envers la nature.
Le
changement commence dans la vie quotidienne
Gandhi
était unique en liant inséparablement son engagement
politique avec sa vie quotidienne. Il vivait sa
conviction et donnait l'exemple. Ses «expériences de
vérité» incluaient toutes les sphères de sa vie :
vie en communauté, expérimentations avec toutes
sortes de régimes et de médecines, nouvelle
éducation basée sur l'expérience, organisation
méticuleuse du temps, partage des biens, etc. Le but
n'était pas de fonder une école avec des disciples,
mais d'encourager ses amis à faire leurs propres
découvertes avec la «vérité».
Le style
de vie de Gandhi était rigoureux, et gagnait
l'admiration de beaucoup de gens. Elle lui
permettait aussi un engagement immense et
stupéfiant. Mais elle avait aussi des côtés
négatifs: Gandhi appliquait à sa famille les mêmes
mesures et règles rigoureuses. Il y a eu des
occasions ou il a traité sa femme ou ses enfants
d'une façon dure et trop exigeante, comme il l'avoue
lui-même dans son autobiographie. Ses enfants en
souffraient, ils ont parfois fuit dans l'alcool.
Même si Gandhi s'engageait avec son épouse Kasturbai
à lutter pour les droits des femmes, il est resté
marqué par le patriarcat de son temps. Sa position
exceptionnelle comme leader charismatique
enthousiasmait les foules, mais en même temps il
était isolé et exposé. Malgré tout cela Gandhi resta
humble et ouvert, et acceptait volontiers les
critiques. Son humour l'aidait à dépasser maintes
situations difficiles.
Radicalité
Gandhi a
convaincu par sa radicalité : il a réduit son
habillement au dhotî des plus pauvres. Il a
appelé les étudiants, les professeurs, les juges et
les administrateurs indiens à boycotter leurs
travaux et à quitter leurs postes, à brûler les
étoffes britanniques. Il passa plus de six ans en
prison.
Quand il
partit de son âshram de Sabarmati pour la fameuse
«Marche du sel», il se promit de ne pas rentrer
avant que l'Inde ne soit libre. La campagne de
désobéissance civile déclencha une immense vague de
courage et d'engagement. En 1931, des milliers
d'Indiens brisèrent le monopole du sel des Anglais
et étaient prêts à aller en prison. Ils furent
finalement plus de 70'000 à être emprisonnés - une
expérience qui montra que les jours du pouvoir
colonial britannique étaient comptés. L'élément
nouveau dans les actions de Gandhi était cette
fusion de radicalité et de non-violence : l'activité
énergique renonçant à la menace et à la contrainte
peut déplacer des montagnes encore aujourd'hui.
Religion et politique
L'apport
le plus important de Gandhi se trouve peut-être dans
le lien entre la religion et la politique.
Aujourd'hui, les idées modernes séparent ces deux
domaines et leur attribuent des lois différentes.
Gandhi refuse cette division et surtout la notion
qu'en politique tous les moyens sont permis pour
atteindre son but. Car des moyens violents
corrompent les buts les plus nobles. La violence
exige soumission, brutalité, hiérarchie, c'est le
«droit» du plus fort. Elle détruit tout amour,
respect, liberté, reconnaissance.
C'est
pourquoi Gandhi refuse tout fondamentalisme
religieux divisant le monde en deux : les bons d'un
côté, les méchants de l'autre. Division qui justifie
la violence contre les ennemis.
Au
contraire Gandhi souligne l'importance de maintenir
les valeurs morales et religieuses dans les
situations de violence et de conflits. Car seuls de
bons moyens permettent d'atteindre un but juste et
bon - et le chemin est déjà
le but! C'est mon devoir comme personne d'assumer ma
part de responsabilité et de contribuer avec ma
petite brique à la construction d'une meilleure
société.
Peut-être resterai-je seul, sans succès. Mais mon
petit pas dans la bonne direction a sa valeur en
soi: tel est le fondement de la conviction
religieuse de Gandhi. Une conception moderne, car il
ne la tire pas d'une religion particulière, de
l'hindouisme par exemple, mais de sa foi en une
réalité et vérité divine derrière les religions.
« Dieu est la vérité » résume l'essentiel de la
religion de Gandhi.
Ueli
Wildberger, Forum für Friedenserziehung
traduction France Wildberger
septembre 2007 |